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La deuxième vie de Jean-François

le 29/12/2007 à 16h30

 

La deuxième vie de Jean-François

lundi 11 juin 2007 par Carole Zalberg
 

C’était l’heure du départ. Tous les jours, au moment où les Parisiens regagnaient par grappes et la panse remplie leurs bureaux confinés, Jeff, lui, allait voir ailleurs s’il y était.

Où se rendrait-il aujourd’hui ? Le dos calé à la grille du square Télégraphe, il laissa un instant son regard se perdre dans les miroitements d’une flaque à quelques pas de lui. Un frémissement à la surface de l’eau grise, le battement d’aile d’un pigeon un peu plus loin et il fut aussitôt sur une plage de Normandie, les yeux et les narines pleins d’une mer démontée, ses cheveux de prophète s’envolant au milieu des mouettes folles. Pour partir, c’était facile : il suffisait de tout lâcher. Le cadre et les heures. Les gens autour. Abandonner une réalité pour une autre. C’était une chose qu’il avait apprise de la rue : les mondes dans sa tête étaient aussi vrais et puissants que ceux du dehors. Et il y était absolument libre. Il pouvait décider de laisser flotter cette part de lui qui n’était pas simplement des pensées ou du rêve, un écho de son être plutôt, et se découvrir alors emporté à travers des paysages, des situations toujours plus inattendus. Avec la même aisance, il s’en allait arpenter des espaces déjà visités, rejouait ou inventait à sa guise des scènes émouvantes.

S’il avait su cela avant, quand il était encore de l’autre côté... Au lieu de vivre avec cette peur en étau sur son âme...

Mais il avait été comme l’habitant d’une île convaincu que le monde s’y résume. Ce n’est pas uniquement un manque d’imagination, cette incapacité à envisager l’inconnu. Il y a toujours une terreur à pressentir que tout commence avec ce qu’on ignore. Avant, donc, Jeff était terrifié. Il n’agissait que par rapport à cela : le risque de perdre ce qu’il avait, connaissait, maîtrisait. L’horreur d’avoir à s’improviser. Pour être tout à fait précis, Jeff - Jean-François de son vrai prénom, avant une américanisation certes imposée mais très joyeusement consentie - n’avait pas toujours eu peur. Il avait longtemps avancé sans le moindre heurt et l’inquiétude en lui n’existait pas.

Elle vint avec un événement infime.

Un matin qu’il croisait son patron dans le couloir, chez Mars assurances où il travaillait depuis sa sortie d’une école de commerce, celui-ci ne le salua pas. Pis : il sembla éviter le regard de Jeff, lui qui avait toujours été l’un de ses meilleurs collaborateurs. Le pauvre passa la journée et la nuit qui suivirent à se demander quelle erreur, quel impair il avait pu commettre pour être ainsi ignoré du chef. Cette indifférence avait été plus cuisante qu’une gifle. Comme si cet homme avait eu le pouvoir de le faire exister ou pas. Et à cette époque-là, il l’avait en effet. Bien sûr, Jeff ne sut jamais pourquoi ce matin en particulier le grand maître n’avait pas daigné lui dire bonjour. Réveil difficile ? Petit déjeuner trop lourd ? Simple distraction ou cruauté gratuite ? Peu importait. A partir de ce jour, Jeff vécut avec la conscience permanente de marcher sur un fil au-dessus du vide. A tout moment, quelqu’un, quelque chose, pouvaient le pousser à quitter sa trajectoire rectiligne. Il voyait la scène dans des flashes qui le faisaient hurler. Et il se retrouvait appuyé à un mur, une vitre, une porte cochère, les mains moites et les jambes tremblotantes, respirant à peine.

- Ça va pas ? lui demandait sans attendre la réponse, celui de ses collègues qui se trouvait là.

Les passants, eux, ne demandaient rien, passaient, comme il se doit et sans trop regarder, leur chemin de passants.

Cette découverte eut sur lui plusieurs effets.

Il n’avait jamais été très flegmatique mais après cela, il devint absolument allergique à tout moment creux, à toute pause dans son emploi du temps. Il ne fallait pas laisser la moindre faille par où les doutes en profiteraient vite pour croître et se multiplier. Tant qu’il était occupé, anesthésié même, par une activité constante quelle qu’elle soit, il se sentait à peu près hermétique aux ondes émises par le gouffre sous ses pieds. Mais comme il ne pouvait pas non plus travailler jour et nuit, il s’évertua à remplir les blancs. C’est à cette époque qu’il comprit l’engouement pour les salles de remise en forme. On y étouffait la peur au berceau du cerveau à force de pompages musculaires ; on se noyait dans son reflet pour ne pas regarder au-delà ; on suait jusqu’aux prémices de l’étourdissement. On fatiguait la bête quoi ! qui s’écroulait ensuite sur son canapé-lit avec l’espoir d’un sommeil sans rêves.

Ces temples de l’hébétude étaient aussi propices aux rencontres ; ce qui nous amène à un autre effet de la peur neuve chez le-dit Jeff.

Avant le matin terrible du non-salut patronal, il avait couvé l’idée, sans en faire pour autant un devoir ou une obsession, de rencontrer l’âme sœur et de construire avec elle le parfait foyer Ricorée. Il les entendait déjà, les rires de ses enfants sautant sur le lit de papa maman le dimanche, toujours un peu trop tôt. Il serait un mari aimant et généreux. Il serait un père fort et admiré. Juste assez sévère pour que sa tendresse ne se confonde pas avec de la faiblesse. En brave guerrier, il laisserait chaque matin derrière lui sa maisonnée bienheureuse et reviendrait harassé, triomphant, son rôle plus qu’assumé. Il leur offrirait de belles vacances aussi, étudierait longuement les guides afin de demeurer en toutes circonstances y compris les plus exotiques, celui qui sait, celui qui explique et livre le monde à sa progéniture émerveillée...

Il avait eu quelques histoires durables mais jamais assez, et cette envie de famille, sans vraiment le quitter, s’était mise à flotter au-dessus de sa vie où la priorité, bien qu’il ne l’ait pas vraiment décidé, allait déjà à la satisfaction de ses employeurs.

Après le matin sinistre, tout fut changé. Aimer une femme aurait impliqué de faire de la place au ralentissement, à la détente des corps au moins. Il aurait fallu s’ouvrir un peu. Or Jeff était maintenant convaincu que s’il ne voulait pas voir sa vie, sa situation, sa « réussite » voler en éclats, il devait se maintenir entièrement sous scellés. Chair et âme. Dans ce domaine aussi, la salle de sport lui apportait exactement ce qu’il cherchait. Un peu de jouissance tout de même, pour ne pas oublier qu’on était un homme. Il y cueillait de belles plantes sans leurs racines, prêtes aux étreintes jetables et protégées. Quand il échouait à s’épuiser et que son sommeil ne tenait pas assez du coma, il rêvait encore d’amour et se réveillait contrarié. Mais quelques heures de labeur forcené, des litres de café serré, et il ne restait plus trace de la béatitude entrevue à la faveur de la nuit. Il notait juste dans son palm qu’il lui faudrait penser à augmenter dès le soir-même l’intensité de son training program.

Les jours de Jeff se coagulèrent ainsi, dans ce rythme quasi organique, charrettes, frayeurs et sursauts du marché en guise de battements de cœur. Et les années elles aussi passèrent. Jeff, affûté aux push-up, asséché au stress, était devenu un bel homme un peu vide, qui pensait tenir sa peur en respect. Parfois des amis bien intentionnés, sans doute jaloux de son apparente assurance, lui racontaient des histoires de chute, des dégringolades vertigineuses depuis les plus hautes sphères d’une quelconque entreprise. Alors la terreur, ce monstre dans un recoin sombre du cerveau de Jeff, s’agitait bien un peu, mais celui-ci riait et gesticulait et se répétait comme un mantra que cette chose-là, la disgrâce en somme, ne lui arriverait pas.

Il y avait bien eu quelques alertes. La morosité gagnant peu à peu tous les secteurs économiques du pays, on s‘agitait beaucoup. On accumulait les réunions qui n’aboutissaient pas à grand-chose mais tenaient plutôt de l’incantation. Un peu d’irrationnel dans ce monde « scientifiant ». Evidemment, le besoin irrépressible qu’ils éprouvaient tous de se regrouper pour envoyer des paroles au ciel était dûment justifié. On définissait un ordre du jour et l’on tâchait de le respecter. Quelqu’un prenait des notes et faisait une synthèse qui circulerait ensuite sur l’Intranet. Mais rien ou presque, n’était jamais réglé au cours de ces messes.

C’est dans ce cadre où se concentraient les tensions et les espoirs que Jeff avait pu sentir le début d’une hostilité à son égard. Quelque chose de dur, dans l’œil de son patron, un air de lassitude qui lui avait mis le cœur au bord des lèvres. Rien, pourtant, dans son travail, ne justifiait le moindre mécontentement et Jeff réussit chaque fois à se persuader qu’il avait cédé à la paranoïa. Ces semblants de menace agissaient sur lui comme des stimuli. Il poursuivait sa tâche avec une ardeur redoublée. Un soir qu’il traînait encore au bureau, trop fourbu pour une séance de développés couchés mais pas assez assommé pour affronter son F2 sous-meublé quoique suréquipé high-tech, le boss le convoqua.

Dans l’ascenseur qui le hissait jusqu’au saint des saints, Jeff se débattit avec des projections contradictoires. Là-haut l’attendait peut-être la consécration : une place à la droite de Dieu. Ou la pire sanction qu’il pouvait imaginer : un blâme, voire une répudiation pure et simple.

Il n’arriva ni l’un ni l’autre de ces scenarii mais ce fut tout de même le début de la fin de sa première vie.

- Entrez Jeff, entrez, fit le Maître affable. Asseyez-vous, je vous en prie.

Jeff s’exécuta et le regretta aussitôt. Ce fauteuil n’était pas un fauteuil mais une main d’ogre qui vous happait. Il eut l’impression fugace qu’il ne pourrait jamais, jamais se relever de là et fut très brièvement tenté de fermer les yeux. Dormir, oublier tout ça. Lâcher prise...

- Je vous présente Dan. Comme vous le savez, nous traversons actuellement une zone de turbulences. Certes la mer est agitée pour tout le monde et nous pouvons supporter de tanguer mais nous ne voudrions pas qu’en plus, par négligence, le navire prenne l’eau. Dan est ici pour faire en sorte que cela n’arrive pas. Il va tout vérifier. Tout. Il sera dans votre bureau demain à 8h. Préparez lui les dossiers.

Comme Jeff ne semblait pas réagir, le boss ajouta en se levant.

- C’est tout Jeff. Rentrez chez vous et prenez des forces. Vous allez en avoir besoin.

- A demain Jeff ! lui dit Dan en lui tapant sur l’épaule avec un peu trop d’entrain.

Les semaines qui suivent, il arrive que Jeff dorme au bureau tant il se rend disponible pour le vérificateur. Celui-ci affiche une bonne humeur constante. Il traite les employés de Mars assurances avec tact et délicatesse, semble même tisser, en si peu de temps, de véritables relations amicales. Il s’intéresse aux enfants de l’une, à la santé de l’autre, démêle avec doigté des nœuds de querelles aussi anciens que l’entreprise elle-même. Tout le monde l’apprécie et l’épaule volontiers dans sa tâche.

Quand Dan rend son rapport avant de disparaître définitivement, le choc est à la mesure de cet enthousiasme que l’homme a su inspirer même aux plus méfiants.

Il a habilement réuni de quoi licencier pour faute les cadres les plus haut placés ; ceux dont le départ aurait dû coûter le plus cher.

Jeff fait partie du lot.

Parmi ceux qui sont épargnés, le traumatisme n’est pas moins grand : ils se sont confiés, on collaboré et presque aimé cet homme qui, du début à la fin, leur a joué une comédie parfaitement réglée. On comptera quelques dépressions officielles. D’autres, larvées, s’installeront durablement.

Du jour au lendemain, ou tout comme, Jeff n’a plus rien. Au départ, il n’a perdu que son emploi, ce qui n’est pas si grave pour quelqu’un d’encore jeune et d’expérimenté. Mais voilà, Jeff ne sait rien faire d’autre de sa vie que se rendre au bureau tous les matins et organiser le reste autour. Il se met donc à remplir son temps de la façon la plus vertigineuse qui soit. Il passe ses nuits dehors, boit, dépense, abuse et ne rentre chez lui que pour s’écrouler. C’est incroyable ce que la vie d’un homme peut vite se défaire. Comme il dort le jour, il ne paie plus ses factures, ne renvoie pas les papiers qu’il faut, bref, oublie de rester en règle et la tête hors de l’eau. Il se noie mais tant qu’il gigote, il ne le voit pas.

Cela dure à peine six mois. Un soir sa carte de crédit reste dans la machine et tôt le lendemain - Jeff a fait l’effort de se lever, ou peut-être ne s’est-il pas couché - celui qui fut son aimable banquier pendant de longues années sans nuages la découpe sous ses yeux.

-  C’est pour votre bien Jeff, dit-il et l’emploi du prénom, qui sonnait amical il y a peu semble soudain de pure condescendance.

La hi fi, le portable, le rameur une fois vendus prolongent encore quelque temps les nuits ivres et leur vertu d’oubli.

Un matin de printemps, alors qu’il revient d’une de ces virées hallucinées, il trouve un avis d’expulsion placardé sur sa porte. C’est vrai, les beaux jours sont revenus. On peut enfin se débarrasser des mauvais payeurs.

Alors Jeff ne sort plus. C’est tout l’inverse. Il a cédé ses dernières possessions de quelque valeur et a acheté de quoi tenir un siège. Il se replie dans son deux pièces presque vide où le téléphone est coupé depuis longtemps. Pour la lumière il s’est branché sur un fil du couloir. Quelques semaines passent et il commence à croire qu’on ne s’est pas souvenu de le chasser. Il se sent presque heureux et un jour de grand soleil il ne peut résister à l’envie de se promener.

A son retour, les verrous ont été changés. Ses affaires sont sur le palier.

Jeff a rompu depuis des siècles avec sa famille, des « désirent petit » qu’il a toujours méprisés. Longtemps, il s’est imaginé leur revenir en prince généreux, puis il les a tout bonnement oubliés.

Des amis, Jeff n’a jamais su s’en faire et jusqu’ici cela ne lui a pas manqué.

Le voilà donc tout à fait seul et démuni.

La première nuit, épuisé d’avoir traîné partout avec lui ses sacs tels des reliquaires, les housses protégeant ses costumes devenus d’une obscène inutilité, il échoue dans un square du XXème arrondissement fermé pour travaux. En arrivant le lendemain, les ouvriers le découvrent et lui disent qu’il doit quitter les lieux mais avant, ils partageront avec lui le café de la bouteille thermos. Ils ne lui demandent pas pourquoi il est là. Au fil des mois, Jeff apprend où se laver, où s’abriter de la pluie et du froid. Il a deux points d’ancrage : ce square Télégraphe, près du plus haut cimetière de Paris, et le métro à côté, où il s’assoit à l’arrivée de l’escalator très élevé lui aussi. Comme au temps du bureau, c’est d’abord l’efficacité qui sauve Jean-François. Il fait, dans cette situation nouvelle, ce qu’il a à faire, passe les journées en s’occupant de boire et de manger, d’avoir chaud.

Mais il connaît bientôt ses premières joies. Il se lie et on l’apprécie parce qu’il ne se plaint pas d’en être arrivé là. Et ce n’est pas non plus de l’abnégation maladive, une sordide résignation. Non, sa vie est ici maintenant et il voit bien qu’elle n’a pas moins de sens que celle d’avant.

Très vite, il se trouve même une occupation qui l’enchante comme jamais. Il appelle cela la pêche aux regards. Posté en haut de l’escalier roulant ou à la sortie du métro, il attrape les lueurs dans les yeux des gens qui passent. Les enfants, surtout, sont une pêche miraculeuse car la plupart du temps, rien encore ne les éteint.

C’est ainsi qu’il apprend les voyages immobiles.

Car au fond des pupilles se trouve un passage. Jeff y plonge et n’est plus là, dans cette rue disgracieuse de l’Est parisien. Il vogue d’ailleurs en ailleurs au hasard des regards. Au début, ces autres mondes qu’il découvre ne sont que frémissements et visions fugitives. Mais peu à peu, alors qu’il apprend à larguer les dernières amarres, c’est de tout son être qu’il s’en va. Et aussi souvent qu’il le désire.

Pendant un temps, tout à son euphorie, il part pour un rien, n’est presque jamais là où on le voit. Il comprend toutefois assez vite que ce pouvoir, cette science du départ, obéissent à un équilibre précis. Il ne s’agit pas de fuir mais d’être ici et là. D’investir chaque réalité d’un même désir puisqu’on sait qu’on y est de son plein gré. Alors Jeff prend l’habitude de voyager à heures régulières.

Tous les jours, au moment où les Parisiens regagnent par grappes et la panse remplie leurs bureaux confinés, Jeff, lui, s’en va voir ailleurs où il sait qu’il est. Aussi.



La revue des ressources


La chouette

le 29/12/2007 à 12h57

La chouette

Mathias Kervenno, patriarche mendiant, originaire de la forêt de Coatan-Noz, entre Plougonver et Belle-Isle-en-Terre, m'a fait en breton ce véridique récit.

I

En ce temps-là - je vous parle du temps du roi Louis-Philippe j'étais sabotier. Vous connaissez Gurunhuël, dans la montagne ? Notre équipe campait au pied de la côte qui mène au bourg, sous une maiestueuse hêtraie dont tous les troncs ont été transformés en sabots depuis lors. Nous composions entre cousins (comme nous avons coutume de nous appeler dans la corporation) un village d'environ cinq ou six huttes. Celle que j'occupais avec ma femme - Dieu lui fasse paix! - et nos quatre enfants, aujourd'hui dispersés à travers le vaste monde, s'adossait au chevet d'une chapelle en ruines dont il ne subsistait guère que ce pan de muraille, un vieil autel disjoint, envahi par les ronces, et, çà et là, quelques soubassements de piliers, ensevelis sous un épais fumier de mousses, de plantes parasites, de feuilles mortes.

Dans le chevet en question, au-dessus de l'autel, l'architecture de la maîtresse fenêtre destinée à éclairer le choeur se dressait encore presque intacte, découpant sur les lointains violets d'une avenue forestière sa rosace de granit, veuve de ses anciens vitraux. J'aimais beaucoup, le soir, quand on ne voyait plus assez pour le travail, à venir m'installer là sur le rebord de pierre sculptée, pour songer en paix et fumer silencieusement ma pipe, loin du bavardage des femmes et des cris des enfants.

Il ne manquait pas de nids de chouettes, vous pensez bien, dans cette vieille bâtisse effondrée.

Un jour, je ne sais comment, en me hissant à ma place de prédilection j'effarouchai une de ces bêtes qui s'envola de son trou, avec une plainte si étrange que vous eussiez dit un gémissement humain. Le soleil - un soleil d'hiver, à la lumière aiguë et blessante - décochait, au moment de mourir, une dernière flèche de feu rouge parmi les décombres. Éblouie, aveuglée par cette lueur, la chouette, en cherchant un refuge, se précipita dans mes genoux. Je n'en avais jamais observé aucune d'aussi près, si ce n'est sur les portes des granges où les paysans, par peur d'elles, ont la sauvage habitude de les crucifier. Celle-ci, étourdie du choc, allait tomber. J'étendis les mains et je la saisis par les ailes.

Je ne crois pas avoir jamais tenu dans mes doigts rien d'aussi doux que ces ailes soyeuses, ouatées, si frémissantes et si chaudes.

Je tournai la bête à contre-jour, vers ma poitrine, pour lui épargner l'éclat trop vif de l'astre à son couchant.

Et, alors, je ne vis plus que ses yeux.

Vous est-il arrivé de plonger votre regard dans les yeux d'une chouette? C'est comme un miroir magique, mais terni, où se reflètent vaguement une infinité de choses mystérieuses; cela ressemble à un double puits ouvert sur d'insondables abîmes. Tout au fond, comme à des lieues, vous vous imaginez entrevoir de continuels remuements d'ombres et de clartés. On dirait des pays, des mers, des ciels, avec des nuages en marche, tout un univers où des processions de formes vont, viennent, passent et repassent, jamais les mêmes, ainsi que des personnages de rêves, des fantômes fugaces et changeants.

Tandis que je regardais la chouette, elle me dévisageait, elle aussi, d'un air à la fois impérieux et triste qui me troubla.

Je me mis à lisser ses plumes, pour la rassurer et peut-être pour me rassurer moi-même.

- Va, va, pauvre animal, lui disais-je, je ne suis pas un homme méchant. Je ne veux point te faire de mal. Les sabotiers vivent dans les bois, dans les solitudes apaisantes, au milieu des silences sacrés de la nature. Ce sont des âmes sereines, pacifiques, quoiqu'ils soient des manieurs de haches et des abatteurs d'arbres. Ils aiment les oiseaux, qui leur tiennent compagnie, qui sont, comme eux, les hôtes de la forêt, et dont la chanson rythme allégrement leur tâche. Toi, tu ne chantes point et tu ne te montres guère. Je te connais néanmoins. Souvent, la nuit, ton " hou! " lugubre m'a réveillé. Je te sentais perchée sur le haut de la hutte. Et tu inclinais mon esprit vers des pensers graves: tu me faisais souvenir des ancêtres morts qui, parfois, dit-on, revêtent ta forme, pour rappeler les vivants au respect pieux de ceux qui vécurent. Tu es réputée pour en savoir très long sur des choses auxquelles les hommes craignent ou diffèrent de réfléchir. Moi, ces choses me sont constamment présentes. Le lendemain de la vie me préoccupe plus que la vie même... Tes plumes rousses sont frangées de gris: tu es sans doute aussi vieille que les hêtres de cette avenue, tu as vu debout cette chapelle dont les pierres jonchent à présent le sol, tu en as entendu les cloches convier gaiement les gens d'alentour au pardon de Saint-Mélar... Mais le passé est le passé, n'estce pas?

Ainsi je parlais à la chouette, les yeux fascinés par ses immobiles prunelles où scintillaient des points d'or, semblables à des étoiles dans le velours bleuâtre d'un firmament assombri.

" Or çà ? me dis-je à part moi, réintégrons cette pauvre aveugle dans son domicile. "

J'avais écarté les lierres pendants qui voilaient le nid d'où je l'avais vue s'envoler, et j'allais y déposer l'oiseau, quand les lianes soulevées découvrirent, non point un nid quelconque dans une anfractuosité de muraille, mais bien une de ces armoires à deux compartiments que l'on ménage dans la maçonnerie des églises, à la droite du choeur, pour recevoir les fioles saintes.

Et bien mieux: elles s'y trouvaient encore, les fioles, celle du vin et celle de l'eau, encrassées, il est vrai, prises dans les trames superposées d'innombrables toiles d'araignées auxquelles elles avaient probablement dû leur préservation. Car elles étaient intactes. Et, près d'elles, un livre gisait, un missel énorme, très ancien, avec de lourds fermoirs de métal, mais couvert de moisissures, il va sans dire, rongé de lèpres, de plaies d'humidité suppurante, de larges taches de vert-de-gris. La dorure des tranches, toutefois, subsistait par places.

La vue du livre me fit oublier la chouette qui s'était déjà rencoignée dans un des angles du réduit.

Il me tenta, ce missel; et je le pris, avec le sentiment, du reste, que je commettais un affreux larcin, puisque je le cachai sous ma veste, pour l'emporter, et m'enfuis à pas de loup, comme un voleur. La vérité est qu'une vilaine pensée m'était venue - une pensée de lucre. L'ouvrage datait, à coup sûr, de longtemps, et je savais qu'il y avait, à Belle-Isle, un Anglais, homme excentrique, qui payait au poids de l'or les bouquins de ce genre, les estimant d'autant plus chers qu'ils étaient plus vieux et plus délabrés.

II

Noël était proche. La veille de la fête, le chef de notre campement me dit:

- Ça te ferait-il plaisir de descendre, ce soir, en ville?... Il y a un chargement de sabots à débarquer chez Roll Even, le marchand de la Grand-Rue... Tu pourras de la sorte assister à la messe de minuit dans l'église de Belle-Isle qui sera, dit-on, illuminée comme une cathédrale.

J'acceptai avec empressement, non point à cause de la messe de minuit, quoique j'aie toujours été bon chrétien, mais parce que j'aurais ainsi l'occasion, probablement, de vendre le missel à l'Anglais.

Je profitai d'un moment où j'étais seul dans la hutte pour tirer le livre du bahut où je le gardais et l'envelopper d'un torchon de toile bise. Après quoi, je le glissai furtivement dans la charrette, sous les sabots.

Mon souper fut vite avalé. J'attelai, je fis claquer mon fouet, et me voilà en route.

Il faisait un petit froid vif, qui piquait: je m'entortillai dans ma limousine, les rênes nouées autour du poing, les mains enfoncées dans les manches de ma veste. Le cheval était la bête la plus douce et la plus intelligente qui se pût concevoir. Il entendait le breton, comme vous et moi, et il suffisait d'un mot pour accélérer son allure ou la ralentir. La nuit était claire: une fine couche de givre commençait à saupoudrer au loin les campagnes.

Nous dévalâmes au pas la grande côte de Gurunhuël.

Je me laissais bercer au balancement de la charrette, l'esprit perdu dans ma rêverie, supputant le prix que je retirerais du missel, cherchant ce que je pourrais bien acheter pour la femme et les mioches avec cet argent. J'évoquais les idées les plus riantes, tâchant à me représenter la joie étonnée des miens, quand, au retour, je leur rapporterais toutes sortes de cadeaux inespérés, comme en ont seuls, à Noël, les enfants des riches; Mais, malgré tout, plus je roulais vers Belle-Isle, moins je me sentais en gaieté. Une inquiétude sourde me travaillait, un malaise d'âme, l'angoisse qu'on éprouve lorsqu'on va commettre une mauvaise action.

Brusquement, j'eus un soubresaut. Derrière-moi, dans la profondeur sonore de la nuit, un " hou! prolongé, plaintif, venait de s'élever, plus poignant que je ne saurais vous dire; et, par trois fois, il se répéta, toujours plus long, toujours plus plaintif.

J'écartai ma couverture, secouai les guides et cinglai le cheval qui partit à fond de train.

Nous traversions maintenant le coeur obscur de la forêt. Des arbres magnifiques et vénérables bordaient la route, enchevêtrant au-dessus de nous leurs ramures dépouillées. Des deux côtés c'était une rangée interminable de troncs puissants, et, derrière ceux-là, il s'en pressait d'autres, confusément, par milliers.

Pour la première fois, la forêt me fit peur, à moi qui me considérais comme son fils, né à son ombre, dorloté dans ses bras centenaires, sur son sein si moelleux et si embaumé, à moi qui vivais en elle et par elle, à moi qu'elle nourrissait, en vérité, de sa chair même et de son noble sang. Oui, j'eus peur de ces grands arbres familiers: je leur trouvai un air menaçant que je ne leur connaissais point; je crus les voir se pencher, abaisser vers moi leurs branches fourchues, pour m'arrêter au passage; ils m'apparurent comme un peuple muet de grands spectres, et je sentis s'appesantir sur moi la fixité effrayante de leurs yeux.

J'ai dit: de leurs yeux. Car ils avaient littéralement des yeux, tous ces arbres. Dans chaque fût, à la hauteur des premiers noeuds, deux prunelles luisaient, larges, rondes, lugubrement immobiles, dardant un éclair pâle et comme phosphorescent.

Le cheval, non moins horrifié que moi-même, avait suspendu net son élan, le garrot raidi, le crin hérissé. J'entendais son coeur battre dans ses flancs, à grands coups; et le mien aussi battait à se rompre.

Je tremblais si fort que j'avais laissé tomber les rênes et l'idée ne me venait pas de mettre pied à terre pour les ramasser... Il y eut quelques minutes d'une attente indicible. Dieu m'épargne de revivre jamais ces minutes-là. L'épouvante me serrait à la gorge, m'étranglait presque; une sueur glacée me ruisselait par tout le corps.

Qu'allait-il se passer ?

J'avais une impatience fébrile de le savoir, persuadé, d'ailleurs, que ce serait terrible et que j'en mourrais...

Or, voici que de l'un des troncs se détacha une espèce de vampire sombre, aux ailes démesurées, qui, après avoir plané, un instant, au-dessus de la route, vint se percher sur le rebord de la charrette, sans bruit. Un flocon de neige ne serait pas descendu plus doucement.

Je me retournai à demi sur mon siège et vis tout près de moi les deux prunelles luisantes que j'avais prises pour les yeux de l'arbre.

Je me rappelai, je ne sais comment, une antique formule de conjuration, retenue par hasard d'un vieux conteur de légendes un tantinet sorcier.

- Blanche ou noire? Faste ou néfaste? De la part de Dieu ou de la part du diable ? demandai-je.

Une voix grave et triste me répondit:

- Je suis la chouette des ruines de Saint-Mélar, ô Mathias Kervenno.

Regarde, reconnais-moi, et, puisque tu me fus secourable naguère, laisse-moi te sauver aujourd'hui... Tu es sur le chemin de ta damnation éternelle, Mathias Kervenno. la

- Je te reconnais, dis-je à l'oiseau des ténèbres. Parle: que veux de moi ?

- Tu crois rouler vers Belle-Isle et tu es sur le chemin de l'enfer.

- Je n'ai pas fait de mal, que je sache.

- Tu as, dans ta charrette, un poids qui pèse lourd, Mathias Kervenno.

Je compris qu'il faisait allusion au missel: la rougeur de la honte me monta au visage. Je balbutiai:

- Je n'ai dépouillé personne. Un vieux livre trouvé dans un vieux mur, est-ce donc un si gros péché?

- Écoute, Mathias, reprit l'oiseau. Il y a cent ans, jour pour jour, Saint-Mélar étant alors paroisse, un prêtre y célébrait la messe de minuit. Déjà l'office était terminé, et le prêtre ôtait ses ornements, tout réjoui de penser qu'au presbytère l'attendait un bon feu (car il faisait un froid de loup) et aussi un bon fricot, lorsqu'une pauvresse, arrivée sans doute en retard à l'office, se présenta à la porte de la sacristie, demandant être entendue en confession et à communier.

" - Revenez demain, Brigida, lui dit le prêtre contrarié. Je serai dès neuf heures au confessionnal et vous communierez à la grand-messe.

" Deux grosses larmes jaillirent des yeux de la vieille, mais elle n'osa point insister, fit une humble révérence et sortit.

" Le lendemain, à l'aube, un cantonnier la trouva couchée sans la douve, ensevelie dans un linceul de neige, morte.

" Par la faute du prêtre, elle n'avait point trépassé en état de grâce. Or, ce prêtre comparut, à son tour, au tribunal de Dieu, et Dieu lui dit:

" - Pour avoir péché de la sorte, tant qu'il restera deux pierres l'une sur l'autre dans la chapelle de Saint-Mélar, ton expiation sera d'y donner la communion, la nuit de Noël, à toutes les âmes en peine de la contrée ! ...

" Voici Noël, Mathias Kervenno. Les cloches de minuit vont carillonner. Le prêtre est à son poste, les âmes en peine se sont rassemblées, les fioles saintes vont être remplies, mais le "livre", Mathias, n'est plus à sa place... S'il ne le retrouve pas, le prêtre ne pourra célébrer a, l'office. Il sera dans l'obligation de recommencer cent autres années de pénitence, peut-être... Mais c'est celui qui a emporté le missel que je plains: ce qui appartient aux défunts se change en un instrument damnation entre les mains des vivants. J'ai dit, Mathias Kervenno.

Je m'empressai de dégager le livre de dessous les piles de sabots.

- Le voilà, murmurai-je. Est-ce à toi qu'il faut que je le restitue?

- Je ne suis qu'une chouette, répondit l'oiseau. Rapporte-le où tu l'a pris.

Je ne sais ce que vous auriez fait. Moi, je n'hésitai point. Je tirai sur la bride du cheval qui, lui non plus, ne se fit pas prier, et nous rebroussâmes chemin.

Les figures des arbres, aussitôt, me redevinrent amies. Ce n'étaient plus des spectres terrifiants, mais des ormes, des hêtres, des châtaigniers, des chênes, aux attitudes bienveillantes et protectrices. La nuit avait repris le calme divin qui sied à l'heure où le Sauveur va naître, et, dans mon coeur aussi, une paix douce était rentrée.

Arrivée près du campement, où tout reposait, j'attachai ma bête au poteau d'une barrière et, mon larcin sous l'aisselle, je pénétrai dans les ruines.

Alors, seulement, je m'aperçus qu'un vol nombreux de chouettes m'avait suivi. Elles se perchèrent sur les branches d'alentour, fixant sur moi leurs prunelles phosphorescentes qui ne me faisaient plus trembler. Je remis le missel à côté des fioles, dans l'armoire, esquissai un signe de croix en passant devant l'autel et remontai sur mon siège, dans la charrette. Je m'étais à peine éloigné d'une cinquantaine de mètres que des chants s'exhalèrent de la chapelle détruite à la louange de l'Enfant-Dieu. En me retournant, je ne vis plus les chouettes: mais, parmi les pierres écroulées du sanctuaire, une foule agenouillée entonnait l'hymne de la Nativité et un prêtre à cheveux blancs se tenait debout, les doigts joints, face au missel que lui présentait un acolyte.


... Hue, Alanik! ... Vous ai-je dit que tel était le nom du cheval?... La brave bête repartit au grand trot dans la direction de Belle-Isle. Les carillons de Gurunhuël, de Plougonver, de Loquenvel, de vingt autres paroisses encore, se répondaient à travers l'espace, sous le firmament azuré où palpitait le scintillement plus vif des étoiles.

Et j'atteignis la ville juste à temps pour assister à la troisième des messes de minuit, dans l'église illuminée, en effet, selon le mot du chef, comme une cathédrale.

(A. Le Braz, Vieilles histoires du pays breton)

arche de zoé

le 29/12/2007 à 11h20
Je lis aujourd'hui que nombreux sont ceux qui souhaitent la libération des six condamnés de l'arche de Zoé...et bien moi, je n'adhère pas!!!
Que les responsabilités de ce fiasco soient nuancées selon les protagonistes, j'en convient mais il est certain que tous ont participé au "maquillage" des enfants et ce fait démontre pour le moins le non respect de la déontologie des organismes qui luttent partout dans le monde pour aider les populations en danger.
Aujourd'hui, je pense à ses hommes et ses femmes qui se débattent dans des complications administratives (conséquences de nos "sauveurs" de l'arche de Zoé) au détriment des enfants, des femmes, des vieillards en souffrances!!!
Alors, oui, pour que des actions "d'enlèvements" dans le non respect des droits ne puissent plus ternir le travail des OMG, il fallait sanctionner et il faut appliquer la peine.

Dans un pays ou des enfants meurent de faim....n'est-il pas choquant que ses aventuriers fassent la grève  de la faim???? Quel luxe!


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